Insignes des Art et des Lettres

Mercredi 18 septembre 2013 -

Cérémonie de remise des insignes de Chevalier des Arts et des lettres, nomination de la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, et remise par le président du Conseil Constitutionnel Jean-Louis Debré.

Éditeur, voyageur insatiable, René Guitton est avant tout un auteur non conformiste. Membre de l'Alliance des civilisations des Nations Unies, ardent défenseur de la dignité humaine, il œuvre depuis des années pour le dialogue interculturel. Il vient de recevoir le prix des Droits de l'Homme pour son ouvrage " Ces chrétiens qu'on assassine " dans lequel il rompt avec les idées reçues en la matière.

- Comment vous est venue l'idée de ce livre ?
Pour les besoins d'un autre ouvrage qui s'appelle Le Prince de Dieu, j'ai eu à parcourir tout le Moyen Orient sur les traces d'Abraham. C'est un livre que je voulais unificateur puisque, comme vous le savez, Abraham est une symbolique commune aux trois religions monothéistes. Je voulais donc rappeler combien il était nécessaire qu'il devienne ce symbole de dialogue entre les civilisations, les cultes et les religions.
Et puis, au cours de ces recherches menées à travers tout le Moyen Orient (Irak, Égypte, la Mecque, …), j'ai pris conscience de la situation très difficile dans laquelle se trouvaient les chrétiens. Très bien intégrés dans certaines régions du monde, ils sont justes tolérés dans d'autres et même parfois harcelés, persécutés, assassinés voire même massacrés dans certains pays.
J'ai donc cherché à me révolter contre cet état de fait et, pour ce faire, j'ai créé mes propres réseaux au sein des différentes communautés chrétiennes d'Orient, (Chaldéens, Coptes, …). Par la suite je suis entré en contact avec nos ambassades qui, bien que tenues de conserver une certaine discrétion, ont tout de même pu corroborer les informations qui m'avaient été confiées. Enfin en tant que membre de l'Alliance des civilisations aux Nations Unies, j'ai pu mesurer l'ampleur du désastre et commencer à dénoncer cet état de fait.

- Quelles ont été les réactions ? En France notamment.
Je me suis systématiquement heurté au silence. Au silence des chrétiens en tout premier lieu et à celui de la presse ensuite. Pourtant, lorsque dans notre beau pays les minorités juives ou musulmanes sont oppressées de quelque manière que ce soit, les réactions de la grande presse ne manquent pas. Elle ne parle plus que de cela, ce que je ne critique pas. Au contraire, il faut dénoncer cela, mais je m'étonne qu'on oublie ou plutôt que l'on passe systématiquement sous silence les persécutions perpétrées à l'encontre de la communauté chrétienne. A titre d'exemple, on dénombre près d'une quinzaine de tombes chrétiennes profanées chaque semaine dans l'hexagone. Or, on n'en entend jamais parler. C'est une situation qui est à mon sens intolérable.
Toutes ces raisons mises bout à bout m'ont donc décidé à prendre le risque de parler de cette injustice en écrivant ce livre qui, contrairement à ce que je pansais, a finalement reçu un excellent accueil.

- Comment selon vous les chrétiens d'Europe ont-ils pu oublier d'où ils venaient et oublier du même coup qu'il y avait de nombreux chrétiens à travers le monde ?
Parce que l'on ne parle pas en Europe des chrétiens d'ailleurs. Il y a une espèce de culpabilité chrétienne qui consiste à sentir le poids de la colonisation. C'est le cas en France, mais aussi en Italie, en Espagne ou encore en Angleterre. Ainsi, puisque l'on ne parle pas de ces chrétiens d'ailleurs, on les oublie et puisqu'on les oublie, on ne parle plus d'eux. Il y a aussi le fait que les chrétiens culpabilisent à tort ou à raison, il ne m'appartient pas de le dire, à propos de la position de l'Église à l'égard de la shoah.
Ces deux culpabilités ajoutées au fait que les Européens ont mal compris le principe de laïcité sont les causes de ce désastre qu'est le silence chrétien.

- Mal compris le principe de laïcité ?
Bien sûr. Ce concept a été inventé, si je puis dire, pour que toutes les religions puissent vivre sur un pied d'égalité. La laïcité n'est pas un moyen de lutter contre les religions. Au contraire ! Malheureusement cette vision des choses semble aujourd'hui perdue.

-Pourquoi selon vous est-on aussi vigilant lorsqu'il s'agit d'antisémitisme ou d'islamophobie et beaucoup moins au sujet des chrétiens ?
On part du principe que l'on est vigilant à l'égard de toutes les minorités. Or les communautés juives et musulmanes sont des minorités. C'est pour cela que l'on s'élève, et c'est une très bonne chose, contre les méfaits qui sont commis à leur endroit. Malheureusement, on en oublie de balayer devant notre porte et l'on ne s'occupe plus des problèmes des chrétiens.

- Des chrétiens qui sont aujourd'hui minoritaires dans bien des pays du globe…
…oui, ils sont désormais minoritaires dans bien des endroits. Au Liban où ils étaient encore si nombreux il y a de cela quelques années, ils ont été contraints de fuir durant les guerres et ce malgré le rôle de tampon que la communauté chrétienne jouait entre les Chiites et les Sunnites. En Egypte, les coptes n'ont eux pas besoin de guerre pour devoir fuir le pays. Devenus l'objet de persécutions, ils n'ont pas eu d'autre choix.

- Quelle est la nature des persécutions perpétrées à l'égard des chrétiens ?
Les persécutions individuelles sont toujours la conséquence de l'attitude des États à l'égard des minorités. Par exemple en Algérie, la loi de 2006 qui était soi disant pour lutter contre le prosélytisme est assez suspecte, si l'on considère qu'il n'existe aujourd'hui aucun " complot " destiné à christianiser l'Algérie . Cette loi n'a été votée par le gouvernement  Boutéflika que pour donner du grain à moudre aux islamistes avec lesquels il pratique la politique de la main tendue. Malheureusement, ce genre de comportement à l'égard des extrémistes n'a pour effet que d'encourager les débordements. En donnant des gages aux islamistes, des gouvernements comme celui de Bouteflika, encouragent les exactions commises à l'encontre des chrétiens. On voit même certains tribunaux réputés laïcs se servir de la charia pour condamner des chrétiens ou plus généralement des non musulmans. En Égypte on trouve aujourd'hui des chrétiennes  contraintes de porter le voile pour sortir dans la rue. D'autres sont purement et simplement obligées à se convertir par le mariage. Voilà pour les persécutions que je qualifierais d'ordinaires. Ensuite, il y a malheureusement aussi des meurtres ou même des attentats. Mais il  s'agit généralement d'exactions menées, non pas à l'encontre des chrétiens mais des occidentaux. Les deux notions sont alors généralement amalgamées. On se souvient de l'attentat au Caire qui avait alors fait en février 2009, dix sept blessés parmi les élèves d'un lycée de Levallois en visite en Égypte. En Irak, les choses  sont différentes puisque c'est la guerre.
Maintenant, il faut également parler des signes positifs que l'on recense ici et là : des églises qui se construisent dans la péninsule arabique, des dialogues interculturels qui sont organisés en divers endroits du monde arabe par les États qui savent avoir besoin de s'ouvrir. Et puis on ne peut oublier la visite du roi d'Arabie au pape Benoit XVI. Celle-ci a eu lieu l'année dernière au Vatican et constitue un geste hautement symbolique. Le roi d'Arabie règne sur les lieux saints de l'Islam. Il y a donc une tentative bilatérale d'apaisement.

- A vous entendre on pourrait croire que les chrétiens ne sont menacés que par les musulmans, pourtant cela ne reflète pas la contenu de votre livre.
Absolument pas. Mon livre n'est pas une campagne islamophobe. Au contraire ! Je parle également de ces peuples du sud-est indien qui brulent des églises entières et leurs fidèles en même temps de la même manière qu'ils massacrent des musulmans. Je parle des bouddhistes sri lankais qui massacrent tous ceux qui ne partagent pas leur religion. Les exactions menées à l'encontre des chrétiens ne sont pas le fait des seuls musulmans.

- On a aujourd'hui l'impression qu'il s'opère depuis quelques années une sorte d'accélération des persécutions menées à l'encontre des chrétiens. Est-ce une réalité ?
Oui, absolument. Il ne s'agit pas d'une impression. Depuis le 11 septembre, nombreux sont les extrémistes qui se sont sentis pousser des ailes et sont sortis de leur réserve pour passer à l'action. Plus librement. C'est ainsi qu'en Egypte, les frères musulmans ont pu accéder au parlement. Il faut donc désormais compter avec eux, un facteur qui oblige désormais les Etats à adoucir leur position concernant les extrémistes et s'en trouvent affaiblis lorsqu'il faut pour une raison ou pour une autre intervenir en cas de conflit religieux. A l'inverse, la Tunisie ou la Syrie qui sont des pouvoirs forts protègent parfaitement leur minorités. Tout le monde y est logé à la même enseigne.

- Y a-t-il des moyens pour faire bouger les choses ?
Oui, bien sûr. Il y a  les instances internationales, l'ONU, l'UNESCO. Il y a les grandes associations telles que Pax Christi ou l'œuvre d'Orient qui aide à l'éducation au Moyen Orient depuis 153 ans maintenant. Il y a aussi les moyens de pression économique ou politique, encore que le gouvernement français ne peut rien faire pour les chrétiens irakiens. Ce serait perçu comme de l'ingérence et cela on ne peut plus se le permettre. Mais en Turquie ou la mention de la religion est obligatoire sur la carte d'identité, on pourrait imaginer que pour rentrer dans l'Europe, il serait possible de les obliger à supprimer cette mention qui est source de discrimination, à l'emploi notamment. On parle souvent du génocide arménien mais on oublie que ces Arméniens sont des chrétiens et que l'attitude des Turcs à leur égard est souvent discriminatoire. Les arméniens sont là-bas considérés comme des citoyens de seconde zone et par conséquent les chrétiens aussi. C'est pour cette raison que les chrétiens ont fui le pays. Il y a des églises à Antioche, mais peu de fidèles, même s'il faut bien admettre qu'aujourd'hui la situation s'est apaisée.


Propos recueillis par Eric Garnier

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