Interview Alliance des Civilisations de l'ONU

R. Guitton sur les massacres de chrétiens en Iraq: :Il s’agit d’une affaire d’humanité et non pas de communauté

 14 décembre 2010

 Article original sur le site de l'Alliance des Civilisations des Nations Unies.(En anglais)

Une vague de violences antichrétiennes souffle sur l’Irak depuis quelques semaines,d’abord par les massacres revendiqués par Al-Qaïda dans une église syriaque catholique, puis par une série d’attentats visant les domiciles de chrétiens.

Vous avez suivi de très prés les récents massacres à Bagdad perpétrés par Al Qaida. Que vous inspire cette tragédie ?

Une révolte vive, forte, une dénonciation d’agressions qui sont chaque jour plus nombreuses  et perpétrées contre les chrétiens d’Iraq parce que chrétiens. C’est ce en quoi c’est insoutenable. Chaque jour, ces Iraquiens chrétiens sont d’abord victimes d’inégalités sociales, de discriminations de menaces d’enlèvement, de conversion forcée, d’attentats, d’assassinats, de massacres. Ils sont victimes d’un amalgame idéologique qui les associe aux croisés et à l’Occident et qui les force à abandonner leur terre natale, leur terre ancestrale, originelle. Non, les chrétiens d’Iraq ne sont pas une ex-croissance occidentale en Orient, ils vivent sur cette terre depuis l’origine du christianisme, ils sont chez eux comme tous les citoyens iraquiens, et ils voudraient y rester surtout !

Certains évoquent que, au delà du terrorisme islamiste, la poussée d’un islam plus affirmé et identitaire rend plus difficile le maintien d’une culture et d’une pratique chrétienne. Qu’en pensez-vous?

Pour moi, les attaques dont ils sont victimes le sont de fondamentalistes, d’extrémistes, mais autrement cette cohabitation, même s’il y a un islam qui revient aux sources, n’est pas en opposition à  l’autre religion quand on prend globalement le christianisme. Ces violences ne sont perpétrées que par des gens violents et par conséquent des extrémistes. Je pense que ca n’empêche pas un retour aux sources de la religion que ce soit d’un cote l’Islam ou de l’autre cote ce refuge entre chrétiens qui sont peut être plus profondément pratiquants quand ils se sentent en danger. Ces deux communautés retournent fortement aux sources mais j’ai peut être l’innocence de croire qu’ils peuvent cohabiter comme par le passe intelligemment car ils sont tous fils de cette terre.

Dans votre ouvrage « Ces chrétiens qu’on assassine » (Flammarion 2009), vous expliquez que ‘certains observateurs prédisent qu’au siècle prochain la terre sainte pourrait s’être totalement vidée de ces chrétiens’. Quelle est la situation actuelle des chrétiens en Orient, plus largement?

C’est vrai si l’on ne fait rien.  Quand je dis « on » c’est très vague et très précis aussi.

Si l’occident globalement chrétien essaie d’intervenir dans les pays qui maltraitent les chrétiens, je pense que ce serait mal perçu. Je crois que ça doit provenir d’actions d’ONG puissantes mais aussi du Conseil de l’Europe, des Nations Unies et non dans une approche chrétienne face à ceux qui ne le sont pas, afin que ces minorités chrétiennes d’Orient puissent vivre en paix.

Il s’agit d’une affaire d’abord humaniste pour la défense des droits humains et de toutes les minorités où quelle soient. Il existe des pays où ce sont les musulmans qui sont persécutés notamment dans certaines régions de l’Inde et nous allons nous trouver devant les mêmes difficultés et on nous reprochera de ne pas avoir manifesté contre ces persécutions dont certains musulmans sont victimes. Il s’agit d’une affaire d’humanité et non pas de communauté. Si l’Union Européenne intervient, il faut quelle intervienne auprès des Nations Unies qui ont cette aura universelle pour intervenir auprès des gouvernements qui laissent faire. Si nous nous saisissons des chrétiens aujourd’hui, c’est pour nous saisir des persécutions d’autres communautés ethniques ou religieuses qui sont massacrées ici ou là. C’est une donnée intangible. Sinon les défenseurs des chrétiens perdront toute crédibilité.

La couverture récente occidentale des massacres ne fait elle pas le jeu des islamistes en opposant chrétienté et Islam alors que des Iraquiens meurent tous les jours qu’ils soient chiites, femmes, homosexuels, etc.

Je suis hélas d’accord avec vous, je me bats contre cela et lorsque vous parliez de mon livre je l’ai inscrit en quatrième de couverture : lorsqu’une communauté minoritaire est attaquée, toutes les minorités sont en danger où que ce soit à travers le monde. C’est une erreur que ce soit les chrétiens qui défendent les chrétiens, les musulmans qui défendent les musulmans, les juifs qui défendent les juifs, etc. C’est la communauté humaine qui doit défendre les minorités persécutées où qu’elles se trouvent.

Le premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, a récemment averti : “Les pays qui ont accueilli des victimes de cette attaque à l’étranger ont adopté une position noble, mais il ne faut pas que cela favorise l’émigration”.  Êtes-vous d’accord ?

J’ai pris connaissance de cette déclaration du président. Elle est tout fait honorable. Malheureusement dans les faits, l’Iraq a des problèmes extrêmement urgents à régler avant de régler les problèmes de communautés minoritaires. L’aide ne passe pas nécessairement par une attribution de visa pour qu’ils quittent l’Iraq. Et d’ailleurs ils ne sont pas demandeurs de cela. J’insiste aussi sur le fait qu’il n’y a pas que les chrétiens qui fuient les violences en Iraq. Les pays limitrophes le savent bien et, pour être allé en Syrie depuis le début de cet exode, c’est la guerre, la violence et la mort que les Iraquiens fuient quelle que soient leur origine, sensibilité et leur religion. Ce sont les chrétiens qui ont été désignés comme « cible légitimes », pour reprendre l’expression des extrémistes.

La seule chose qu’il faut avoir constamment présente à l’esprit, c’est que nous devons aider les chrétiens d’Iraq à rester dans leur pays et non pas à partir. Pour ce qui est des chrétiens, les aider à partir c’est faire le jeu de ceux qui souhaitent les chasser. Pour toutes les autres communautés chiites ou sunnites c’est également faire le jeu de l’autre camp donc il faut que nous ayons le même regard sur l’ensemble de la communauté iraquienne qui fuit et nous devons les aider pour qu’ils restent.