Histoire du christianisme

Article paru dans Histoire - Octobre 2009 - Propos recueillis par Véronique Westerloppe.

Les chrétiens sont-ils les victimes oubliées des persécutions religieuses dans le monde? C'est la conviction défendue par René Guitton dans son livre "Ces chrétiens qu'on assassine". L'auteur, connu pour son engagement en faveur du dialogue entre les cultures et les civilisations, et qui a longuement enquêté sur le terrain, pousse ici un cri d'alarme.

En tête

Quelle forme l'antichristianisme prend-il depuis le Maghreb jusqu'à l'Extrême Orient ?
Cela peut aller de la simple discrimination à des persécutions et des vagues de massacres. En Turquie, en Egypte, en Indonésie, la religion est mentionnée sur la carte d'identité, cela contribue à discriminer les chrétiens sur le plan de l'emploi. En Algérie, une loi votée en 2006 prohibe le prosélytisme religieux en visant toutes les confessions chrétiennes. A en croire le gouvernement, le pays est menacé de nouvelles croisades ! Des chrétiens se font arrêter pour une bible en main ; des librairies sont saccagées…
En Egypte, les chrétiens ne peuvent pas construire d'églises pour accueillir la population qui augmente. Résultat : le dimanche nombreux sont ceux qui restent à l'extérieur, ce qui constitue déjà une agression pour certains islamistes. Mais plus grave, dans ce même pays, des jeunes femmes chrétiennes sont enlevées, mariées et converties de force à l'islam, privée de leurs familles à jamais. Au Sri Lanka, ce sont les bouddhistes qui massacrent les chrétiens.

Quels sont les pays qui tiennent le haut de ce palmarès noir ?
L'inde, le Sud-Soudan et le Nigéria où la vie des chrétiens est menacées. Dans la région indienne de l'Orissa, les hindous assassinent. Des églises et des écoles chrétiennes y sont pillées et incendiées. En 2008, le lieu d'accueil des Petites Sœurs de la Charité de mère Thérésa a été dévasté. Celles-ci ont dû s'enfuir dans la forêt pour échapper au viol et au massacre. Dans cette fédération laïque de vingt-huit états, chrétiens comme musulmans sont considérés comme des citoyens de seconde zone dont la situation s'est largement détériorée depuis la création en 1980 du BJP, un parti ultra nationaliste pour qui l'hindouisme est le socle de l'identité nationale indienne..
Au Sud-Soudan, les populations chrétiennes et animistes ont subi des campagnes d'extermination depuis 1956, date de l'accession de ce pays à l'indépendance. Avant cette date, la présence britannique les protégeait des raids esclavagistes menés par le Nord. La situation s'est améliorée quand les chinois ont voulu exploiter les gisements de pétrole du Sud. Ils ont fait pression sur le régime et l'accord de janvier 2005 a mis fin à la guerre civile qui a fait plus d'un million et demi de morts et quatre millions d'exilés.
Au Nigéria, des groupes d'intégristes musulmans ont voulu, en 2006, venger le "blasphème" des caricatures de Mahomet : sept cents morts chrétiens. En décembre 2008, d'autres émeutes antichrétiennes ont éclaté : trois cent morts.

Quelles sont les causes qui contribuent localement au mépris des minorités chrétiennes ? Sont-ils les mêmes au Maghreb, au Moyen-Orient ou en Extrême Orient ?
Dans la plupart des cas, les actes de discrimination ne sont pas délibérément organisés à l'encontre des minorités chrétiennes; on ne peut pas parler de "complot". Il est plus juste de dire que les autorités favorisent  systématiquement la majorité sociologique et religieuse du pays. En Indonésie, les chrétiens sont souvent contraints de faire inscrire la mention " islam " sur leurs papiers d'identité pour pouvoir travailler.
Par ailleurs, "chrétien" est assimilé à "Occident"; cet amalgame n'est pas le même en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient. En Afrique du Nord, on appelle la globalité des Européens, "les Nazaréens". Et on  ne peut pas imaginer qu'il puise y avoir des chrétiens d'origine arabe ! Au Moyen-Orient, les chrétiens sont considérés souvent comme "des croisés". Dans cette région du monde, on oublie que le christianisme y est né sept siècles avant l'islam… Les chrétiens arabes sont perçus comme des traîtres proches de l'Occident, de l'Amérique et donc, des alliés indirects d'Israël !

Vous écrivez que depuis les évènements du 11 septembre 2001, les persécutions et donc le déclin des chrétiens s'accélèrent… Comment expliquer ce phénomène ?
Depuis le Maghreb jusqu'en Extrême Orient, le processus de déclin existait déjà, la guerre du Liban par exemple, mais la condition des minorités chrétiennes s'est fortement dégradée depuis le 11 septembre 2001.  Les fanatiques, qu'ils soient bouddhistes, hindouistes ou musulmans se sont sentis encouragés à agir. Cet attentat leur a  ouvert un chemin, en prouvant qu'un certain terrorisme pouvait frapper n'importe où dans le monde. Depuis, les manifestations antichrétiennes se sont radicalisées et multipliées.

En Turquie, il est tout de même paradoxal de constater la laïcité revendiquée du régime politique et le traitement discriminatoire réservé aux minorités non musulmanes…
La laïcité est en effet l'un des fondements idéologiques de la Turquie moderne de Mustapha Kemal Ataturk. Il a supprimé les tribunaux coraniques et la constitution affirme l'égalité de tous devant la loi. Mais la laïcité n'empêche pas que soit mentionnée la religion des individus sur les cartes d'identité. Dans l'esprit de la majorité des Turcs, être turc c'est être musulman. Dans les faits, le régime utilise de manière habile la laïcité et le nationalisme.

Chrétiens syriens :
ils représentent près de 6% de la population. Un sur deux habite à Damas et dans ses environs.

Dhimmitude: Système juridique appliqué aux gens du Livre, dans les pays musulmans dont le droit est inspiré par la charia. Statut que l’on peut qualifier de mi-protecteur et de mi-ségrégationniste.

Iran :
Les chrétiens d’Iran sont un groupe hétérogène composé d’Arméniens, d’Assyriens et plus marginalement de catholiques romains, d’anglicans et de protestants. La présence chrétienne est menacée par le vieillissement des communautés et l’émigration croissante. LÉtat turc a sciemment utilisé l'obligation faite aux écoles d'assurer l'enseignement en langue turc pour limiter le recours aux langues couramment utilisées par les groupes non musulmans, et pour détruire leurs spécificités culturelles, linguistiques et sociales ; ce qui a eu pour conséquence la fermeture des écoles juives, arméniennes et grecques.
Quand on parle du génocide Arménien, on oublie de dire que les Arméniens sont aussi des chrétiens. Et les chrétiens sont souvent considérés, à l'instar des Arméniens, comme des citoyens de seconde zone.

La perspective de l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne peut-elle changer quelque chose ?
Oui, cette perspective devrait permettre d'obtenir un certain progrès, notamment en demandant  aux autorités turques que la religion des citoyens ne soit plus mentionnée sur les cartes d'identité. Et si cela n'avait que peu d'effet dans l'immédiat, au moins les jeunes générations entrerait-elle dans un processus plus laïc que celui d'aujourd'hui, et la perspective de discrimination religieuse, avec ses conséquences sur l'emploi, pourrait-elle s'estomper peu à peu.

Quels sont les pays, depuis le Maghreb jusqu'en Chine, où les chrétiens vivent relativement bien ?
En Jordanie, ils bénéficient d'un climat de grande ouverture d'esprit. Depuis la guerre d'Irak de 2003, de nombreux irakiens dont des chrétiens, y ont trouvé un accueil favorable. En Jordanie, la laïcité est mise en avant afin que toutes les religions puissent s'exprimer et que tous les habitants y aient les mêmes droits sur le plan professionnel, confessionnel et politique. Dans ce pays certains ministres et officiers sont chrétiens, même si certaines fonctions sont réservées aux musulmans.

En Syrie, les chrétiens se sont rangés du côté du pouvoir de Bachar El Assad. Leur situation est comparable à celles des chrétiens de l'Irak de Saddam Hussein. En effet, pour de nombreux chrétiens d'Irak, le règne de Saddam Hussein passe désormais pour avoir été une sorte d'âge mythique, dont ils regrettent la disparition. A cette époque, les chrétiens étaient protégés par Saddam Hussein. L'article 3 de la constitution de 1970 y garantissait les droits légitimes de toutes les minorités. Nul n'ignorait que Tarek Aziz était chrétien, le seul à occuper une place de premier plan dans l'appareil d'état. Cela contribuait à protéger les chrétiens. Mais, au lendemain de la première guerre du Golfe, de nombreux chrétiens ont dû fuir vers la Turquie, la Syrie et la Jordanie. La chute de Saddam Hussein, en 2003, a aggravé cette hémorragie. En quelques années, leur nombre est passé de 800 000 à 400 000. Au sein du nouvel Irak, les chrétiens ont été marginalisés. En légalisant la charia, la nouvelle constitution d'octobre 2005, a accéléré la détérioration de leur sort.

 La Terre sainte n'est pas non plus un paradis pour les chrétiens ? Comment vivent-ils en Israël ?étudiants

Ils vivent certes librement mais ils sont parfois discriminés, victimes d'attentats; certaines de leurs librairies sont saccagées… L'Etat laisse faire, du fait des négociations difficiles avec le Vatican et avec l'Eglise orthodoxe, propriétaire de très nombreux terrains dont celui de la Knesset et de la Grande synagogue de Jérusalem. Il est impossible de construire une église sans qu'aussi vite, un projet de mosquée ne voie le jour.
Pour des raisons politiques, l'Etat favorise la population majoritaire des Arabes musulmans, situation dont pâtissent les arabes chrétiens.

Et dans les territoires palestiniens ?
L'autorité palestinienne n'exerce pas de politique délibérée et officielle contre les chrétiens mais dans les faits, leur situation est difficilement supportable. Ils ne peuvent pas se rendre sur les lieux saints de Jérusalem, par exemple, cela étant dû aux autorités israéliennes ! Mais dans les relations internes, certains musulmans poussent les chrétiens au départ, voire à l'exil, et rachètent leurs habitations à des prix dérisoires. Ceux qui le peuvent émigrent alors majoritairement aux Etats-Unis et en Angleterre.

Et puis, il y a ces " juifs " d'origine russe qui taisent leur " christianité " pour pouvoir immigrer en Israël…
Oui, depuis la chute du mur de Berlin en 1989. Aujourd'hui, les plus jeunes de ces juifs russes aux origines parfois chrétiennes orthodoxes, incorporés dans l'armée israélienne, réclament des évangiles en hébreu ! Et depuis il y a également de nombreux juifs messianiques qui viennent des Etats-Unis, qui eux aussi, lisent l'évangile. En mais 2008, ces réalités ont provoqué des tensions à Or Yehuda, ville du centre d'Israël, le maire y a organisé un autodafé d'exemplaires du Nouveau Testament. L'affaire a fait scandale…

La création d'Israël et les bouleversements géopolitiques successifs dans la région suffisent-ils à expliquer la fragilité actuelle du Liban et des chrétiens qui y vivent ?
Tous les bouleversements géopolitiques régionaux du début du XXème siècle, redécoupage du Moyen-Orient par la France et l'Angleterre après la première guerre mondiale, création de l'Etat d'Israël… n'ont pas été sans conséquence sur le Liban. Les guerres du Liban de la seconde moitié du XXème siècle ont fragilisé la situation des chrétiens libanais. Beaucoup ont fui le pays réduisant ainsi la présence chrétienne du plus 30%. A cela s'est ajoutée la pression plus récente de l'axe chiite/Iran/Syrie/Hezbollah libanais. Face à cette situation les chrétiens ont continué de quitter le pays ces dernières années, affaiblissant ceux qui restent, et leur influence, ceci malgré le résultat tout récent des élections libanaises.

 Au Maghreb, comment le glorieux passé chrétien est-il pris en compte ?

Contrairement au Proche Orient, les chrétientés du Maghreb ont difficilement survécu à la conquête musulmane. Leurs membres ont gagné la Gaule, l'Italie ou bien se sont converties à la religion du vainqueur pour échapper aux lourdes charges fiscales pesant sur les dhimmis, c'est-à-dire les étrangers non-musulmans protégés. Pour les Maghrébins, le chrétien, c'est le "roumi", le romain: un conquérant étranger à l'Afrique du Nord. Et cette époque préislamique est complètement occultée par l'enseignement. A l'école, l'histoire étudiée commence au VIIème siècle, à la conquête de l'islam, comme s'il ne s'était rien passé auparavant !

 Au Maroc, en particulier, l'activité des missionnaires évangéliques fait recette… Comment est-elle perçue ?

Jusqu'en novembre 2006, personne n'avait jamais entendu parler, au Maroc, de prosélytisme chrétien visant les musulmans .Mais à cette date, un évangéliste allemand d'origine égyptienne a été jugé à Agadir et condamné à six mois de prison pour avoir tenté de convertir des jeunes en leur distribuant des livres et de CD retraçant l'histoire du christianisme. Le 31 mars 2008, deux touristes français ont été arrêtés dans le grand sud marocain, en possession de livres, de CD et de DVD sur le christianisme. La presse marocaine a largement relayé ces deux affaires venant confirmer les rumeurs d'une offensive de l'évangélisme au Maroc. Les ondes et la toile joue également un rôle essentiel. Les forums virtuels sont autant d'occasion pour différents groupes évangélistes d'entrer en contact avec des jeunes marocains.
L'installation massive de retraités européens au Maroc alimente aussi ces accusations de prosélytisme en créant des tensions économiques qui peuvent prendre des aspects religieux, telle une reconquista qui ne dirait pas son nom.

 Comment explique le silence relatif de l'Occident ?

Les opinions publiques occidentales ignorent ou méconnaissent la situation des chrétiens dans le monde surtout là où ils sont minoritaires: au Maghreb, en Afrique subsaharienne, au Moyen-Orient et en Extrême Orient. On oublie souvent que le christianisme est né en Orient. Et puisqu'il est majoritaire ici, comment pourraient-ils prétendre à un statut de minorité là-bas ? Ce raisonnement réducteur freine toute prise de conscience et mobilisation en leur faveur.
En France, les chrétiens portent en eux, à tort ou à raison, un complexe de culpabilité lié à certaines conséquences fâcheuses de la colonisation et au comportement de l'Eglise pendant la shoah. D'autre part, à cause de la laïcité mal comprise, ils s'autocensurent et s'imposent le silence tandis que juifs et musulmans s'expriment librement.
Les médias participent de ce silence et de cette dévalorisation du christianisme. Début décembre 2008, les attentats de Bombay commis par des Mujahidines et faisant 172 morts ont fait la Une des médias tandis que les émeutes antichrétiennes tuant trois cents chrétiens au Nigéria ont à peine été mentionnées. L'Afrique n'intéresse pas.

Malgré ce sombre bilan, entrevoyez-vous des signes d'ouverture ?
Ces dernières années, je constate une réelle prise de conscience en faveur de l'application des droits humains. L'Arabie saoudite, n'autorisant pourtant que la seule pratique de l'islam, se montre désormais sensible à la nécessité d'un dialogue interreligieux. En témoigne l'importance qu'a prise, en novembre 2008 à New York, à l'initiative de l'ONU, une conférence interreligieuse à laquelle étaient invités des représentants des trois grandes religions monothéistes.
On assiste aussi à une réflexion sur la constitution d'édifices cultuels. A Abou Dabi, une église a été récemment inaugurée et destinée essentiellement à des travailleurs migrants venus d'Inde et des Philippines. Un projet de construction d'une église à Riad, capital de l'Arabie saoudite, serait en discussion, bien que ce pays n'ait pas encore établi de relations diplomatiques avec le Vatican.

Quand la liberté religieuse est respectée, la paix progresse donc…
Nous sommes une fraternité universelle liée par le respect des droits de l'homme. Aussi, une laïcité bien comprise peut freiner le déclin et l'éclatement des minorités.
Nous devons exiger que la religion ne soit pas mentionnée sur la carte d'identité car c'est un facteur de discrimination, à l'emploi notamment. Et puis l'autre facteur d'ouverture concerne l'éducation. Il y a des pays, comme le Pakistan, où les écoles coraniques ignorent les autres religions et ne propose aucune ouverture. C'est une mesure urgente car lente à mettre en place et à porter ses fruits.