Préface du livre "Cent lettres pour les femmes afghanes..." publié aux Editions n°1

Couverture

L’Afghanistan est libéré. L’euphorie a gagné le pays et le monde. Kaboul se bouscule aux portes des cinémas. La musique a retrouvé sa liberté et les fouetteurs de la police religieuse ne sont plus là pour asséner les coups de shalloqs, des fouets censeurs. Les hommes peuvent raser leur barbe, participer sans crainte aux combats de coq ou retrouver l’atmosphère chaleureuse des maisons de thé pour y déguster les galettes de pommes de terre et d’herbes sauvages. Les bazars sont à nouveaux ouverts à toutes les formes de commerce et les écrans des téléviseurs qu’on avait camouflés pendant plus de cinq ans reprennent leurs couleurs. Les appareils, neufs ou d’occasion, sont même livrés par camions entiers. Les affaires reprennent.
Mais l’Afghanistan demeure, pour quelques décennies encore, le pays des veuves et des mendiants. Tant d’hommes sont morts au combat que les femmes représentent aujourd’hui bien plus de la moitié de la population. Elles ont perdu un mari ou un fils éduqué à l’école de la haine et qui, dès l’âge de douze ou treize ans, est parti sur la ligne de front prendre la relève du père, comme en a décidé le conseil des sages du village.
Pendant les cinq années « talibanes », elles ont souffert bien des humiliations. Rappelons-en certaines tant il faut s’en souvenir pour ne jamais plus les tolérer, où que ce soit sur la planète.
Le ministère de la Promotion e la vertu et de la Répression du vice leur interdisait d’étudier, de travailler, de sortir sans raison valable sans être accompagnées d’un homme de la famille, d’être soignée par un homme, de voyager, de porter des chaussures blanches, et même de rire… sous ces burka ou ces tchadri qui privent les femmes de toute lumière. Rideaux devant leur visage, rideaux aux bus et aux voitures qui les séparaient du monde et les plongeait dans la nuit. Elles étaient les « sans étoiles » du pouvoir fanatique de Kaboul.
On leur forçait l’âme et souvent le corps aussi, qui les rendaient coupables, la grossesse des suites d’un viol étant considérée comme la meilleure preuve de leur crime.

Puis les villes sont tombées une à une. Et l’image s’est affichée sur les écrans noirs qui occupaient les postes. Manija, star du 20 heures, devenait soudain la voix et le visage de la liberté. Quel symbole que cette première apparition soit celle d’une femme ! Mais on voile sur la tête et ses grosses lunettes qui lui dévoraient le visage cachaient sa pudeur, tel un rempart. Cette « vieille fille » de vingt-huit ans risque de ne pas trouver de mari tant qu’elle apparaîtra à l’écran. Même si chaque soir elle repart du studio comme elle y est venue, cachée sous sa burka.
D’autres femmes se sont imposées sur le devant de la scène et principalement cinq d’entre elles, dans le premier gouvernement. Elles combattaient dans l’ombre, soignaient leurs sœurs ou enseignaient en cachette quelques rudiments d’instruction aux fillettes. Nombre d’entre elles reprendront leur place dans l’administration comme au temps d’avant les talibans. Et il y a celles qui se battent et continueront de la faire, pour défendre les droits de la femme pour que la charia soit réadaptée aux besoins des sociétés modernes. Le risque qui les guette, c’est qu’elles soient condamnées comme immorales et non islamiques par les religieux orthodoxes. Ils sont et resteront puissants longtemps encore, ne nous y trompons pas.
La polygamie, la répudiation, le châtiment corporel, les inégalités dans les héritages, l’autorité sont toujours érigés en Loi de Dieu, la charia. Même si aucune sourate du Coran ne nie aux femmes les droits des hommes.
Les Afghanes sont ainsi réduites en esclaves domestiques, à un statut subalterne, soumises à l’obscurantisme et à la violence des hommes sans foi ni loi autre que la leur.
L’immense majorité de ces femmes continuent de porter les stigmates de ce pays soumis aux traditions destructrices. Elles ont enduré pendant des années des conditions dégradantes. Une cruauté qui ruine toute dignité. Une machine à exterminer toute créativité, toute opposition… de ces soumissions muettes qui empêchent même d’imaginer un geste de révolte.
- Comment concilier aujourd’hui l’éveil à la modernité dans le respect des traditions?
- Comment vivre cette difficile mutation?
Du point de vue occidental, le tchadri, la burka sont des pièges qui isolent, qui marginalisent. Ils sont issus de coutumes tribales et patriarcales qui placent la femme, la fille, l’épouse, la sœur sous contrôle des mâles privilégiés.Mais les femmes afghanes sont-elles conscientes de cet enfermement, de cette exclusion? Ôter cette burka n’est-ce pas courir les pires foudres de l’enfer, dont leurs maris semblent curieusement protégés?
Ce voile complet, bleu intégral, elles le portent encore et l’ont tant porté qu’il en a imprégné les visages, la peau et les esprits. Il s’est inscrit comme une partie indissociable du corps, en armure ou en cicatrice. Comment s’en défaire et supporter le regard des hommes qui deviendraient pesant, lourd de mille sentiments avilissants?
D’ailleurs le pire est-il la burka ? N’est-ce pas avant tout la faim, la maladie, l’interdiction d’exister?

L’idée de réunir les lettres de cent personnes de tous horizons, indignés par la condition des femmes afghanes, nous a paru essentielle. Une infime contribution, peut-être, mais avant tout un geste de solidarité. Nous avons voulu prolonger cette démarche en l’actualisant de nouvelles lettres, après ce 11 septembre de triste mémoire.
Ces textes expriment des sentiments et des points de vue très divers dus évidemment à la personnalité de leurs auteurs. Mais les dates de rédaction ont leur importance aussi puisqu’elles s’étirent de la période des talibans aux premiers jours de 2002.
Pour en conserver tout leur sens, nous avons classé ces lettres par ordre chronologique.
Ce livre est l’expression d’une révolte contre la dignité outragée, contre la souffrance. Il est aussi porteur d’espoir en ces femmes afghanes. Elles ont recouvré le droit au sourire, il faut à présent qu’elles trouvent la force de se dresser contre l’injustice pour arracher à la laideur des hommes leurs autres droits essentiels.

René Guitton