• Ces chrétiens qu'on assassine
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arthur paul

Parution Août 2018

Maison de Rimbaud à Roche, rachetée en 2018 par Patti Smith. (Photos JP Houncheringer)

Pour certains de ses livres René Guitton a obtenu les prix suivants:


SI NOUS NOUS TAISONS – Le martyre des moines de Tibhirine (Calmann-Lévy 2001 / Pocket 2009)

  • -Prix Montyon de philosophie et de littérature de l’Académie Française « couronnant un livre qui oeuvre pour l’élévation morale ». (2001)
  • Prix Lyautey de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer "couronnant un livre qui œuvre pour le rapprochement entre les peuples" (2001)
  • Prix Liberté (2001)

CES CHRETIENS QU’ON ASSASSINE (Flammarion 2009)

  • Prix des Droits de l’Homme (2009)

Le Prince de Dieu - Extrait

Index de l'article

Extraits

Ur des Chaldéens

 Ur ! Le silence est profond. On pourrait presque entendre le sol respirer, avec cette impression d'un désert qui s'enfle et se désenfle. Droit devant moi, la Ziggourat monumentale se découpe sur fond de ciel avec, à sa gauche, le Tombeau des Rois et la maison d'Abram, seuls vestiges plantés au milieu de cette nature désolée. La voilà cette fameuse cité, vieille de plus de quarante siècles, bâtie par Ur-Namu, Roi de Sumer, d'Akkad et des quatre régions de la terre ! Voilà la ville d'Abram, selon la Bible, terre de métissage où souffle la majesté des peuples du sud ! Les ravages du temps et des hommes prendront-ils le pas sur mes rêves ? Ma passion tente de se frayer un chemin entre histoire et légendes, entre science et croyance, dans cette cité que les rois voulaient ériger en ville phare, pour une humanité qui n'en finissait pas d'inventer ses dieux.

Agatha Christie
La découverte décide même la romancière Agatha Christie à entreprendre le voyage de Londres à Ur, périple pittoresque qui contribuera à son extase orientaliste. Elle embarque à bord du train mythique Orient Express, dont elle raffolera par la suite, franchit le Simplon, passe Milan, Belgrade, Istanbul, Alep, Damas, puis poursuit à travers le désert, en véhicule à six roues, jusqu'à Bagdad, pour parvenir, épuisée mais comblée, dans la cité des rois de Sumer.

Elle y revient l'année suivante, mais une tempête de sable paralyse les lieux durant six longues journées : “ une véritable torture ! ” L'enfermement aura pourtant d'heureuses conséquences : dans ce camp isolé du reste du monde, Lady Christie fait la connaissance de celui qui deviendra son second mari, l'archéologue Max Mallowan.

Des croyances
Au temps de la grandeur d'Ur, les hommes créent sans cesse de nouvelles divinités. Cette profusion de dieux naît de ce que chaque nouvelle idole n'apporte pas de réponse rassurante. Aussi, l'image d'un père unificateur et intercesseur aurait-elle pu présenter une alternative au polythéisme. Abraham serait ainsi le produit d'une culture en mal de foi, une création des hommes en désir de Dieu, la nécessité de se reconnaître dans le Créateur. Freud ne place-t’il pas le besoin religieux, hérité d'Abraham, dans le besoin de protection par le Père ? Dans cette hypothèse, le Patriarche serait à considérer comme un mythe à figure humaine, aux facultés remarquables, qui aurait servi à symboliser la croyance des hommes en Dieu.

De l'enseignement
Abram aura pu apprendre le système de calcul complexe des tables de multiplication, des inverses, des racines carrées, la résolution des équations du premier degré, à une inconnue, mais aussi des équations à deux et trois inconnues. De nombreuses tablettes akkadiennes et babyloniennes, retrouvées dans la région, prouvent l'usage courant, avant l'invention de l'écriture, de l'arithmétique et de la géométrie dès le IV millénaire, sciences utilisées notamment en astronomie. L'une de ces tablettes datant d'avant –1900, représente même une formule arithmétique qui préfigure le fameux théorème de Pythagore. Les professeurs instruisent à leur propre domicile, ce qui me fait imaginer l'adolescent fréquentant cette maison du –XVIIe siècle, découverte à Ur par des archéologues, où des textes lexicaux, grammaticaux et cadastraux, voisinaient avec des œuvres littéraires.

De la voix de Dieu
Cette messagère, d'abord imperceptible, reste en lui-même. Elle se fait l'écho de son intérieur le plus secret. Est-ce sa conscience qui se manifeste ? Est-ce sa douleur sourde qui l'envahit et se mue en vibration, se timbre et s'amplifie, l'enserre peu à peu, pour l'absorber tout entier ? Est-ce la lumière qui éclaire enfin ses profondeurs ? Que peut être la Voix de Dieu ? Celle qui l'envoûte, parvenant d'au delà du temps, traversant l'infranchissable ? Descend-elle des cieux ou monte-t-elle de la terre ? Vient-elle à la fois de l'intérieur et de l'extérieur ? A moins qu'elle n'émane de la parcelle la plus immatérielle de son être. Elle doit naître Souffle, puis devient ample, lente, puissante en même temps qu'inaudible, porteuse de sens avant les mots. Elle ne peut s'insinuer en lui qu'intime et immense, obscure en même temps que souveraine. Et cette Voix qu'il entend pour la première fois, celle qui atteint l'harmonie absolue, lui dit de partir : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t'indiquerai. »

De l'alliance
L'exigence que le Très Haut a de son Témoin touche au degré supérieur de l'esprit et de la Foi. Il ne peut douter de l'engagement plein et entier du Patriarche. En échange de cette fidélité, et face aux questions exprimées par Abram quant à sa descendance, qui signifie en fait « comment puis-je être certain de cette bénédiction ? », Dieu veut lui donner une assurance, et il le fait selon l'usage des hommes, par un vieux rite d'Alliance emprunt de la plus grande solennité : le principe consiste à sacrifier des animaux en les coupant en deux. Les contractants déposent alors les parties fendues d'un côté et de l'autre d'une ligne centrale, puis passent ou se placent entre elles, symbolisant ainsi le plus ferme des engagements. Les intervenants vont être liés en une seule entité symbolique, à l'image des deux portions qui ne formaient auparavant qu'un seul corps. Cette manière d'être partie intégrante du serment se retrouve dans l'hébreu biblique, où l'on ne « concluait » pas d'Alliance, on y « entrait »; et s'il ne la respectait pas le parjure courait le risque d'avoir le corps déchiré en deux, comme les animaux sacrifiés.

Du sacrifice
Cette même année, huit mois après le pèlerinage du Hadj, débutent les fêtes juives de Roch Hachana, les premiers et deux du mois de Tichri. Dans la Grande synagogue de Jérusalem, je participe à toutes les cérémonies, ainsi qu'à celles des dix jours de pénitence qui conduisent à Yom Kippour. Roch Hachana marque à la fois, symboliquement, le jour de la création du monde et le début du nouvel an juif. Au cours de cette fête, hautement spirituelle, l'homme fait un bilan des actes et pensées de l'année écoulée. Il cherche au plus profond de lui la force de bouleverser, de réorienter sa vie. Au fil des prières la liturgie aborde les thèmes du Règne, du Souvenir et du Chofar. Le Règne, consacre l'existence de Dieu, créateur, présent et immanent, dans tout l'univers. Le croyant rend ainsi hommage à la Création. Par le Souvenir, Dieu se souvient des hommes, comme il s'est souvenu d'Isaac, sur l'autel du mont Moriah, de Sarah et de sa stérilité. Cette célébration consacre la Révélation individuelle ou collective. Le Chofar exprime la Rédemption sur le rassemblement des exilés, le retour des dix tribus disparues, la reconstruction du troisième Temple et l'espoir en l'arrivée du Messie. A travers le chant du chofar et les prières, Abraham et les siens s'inscrivent éminemment au cœur de la liturgie du Nouvel an et du Grand pardon.

pèlerinageDe la Mecque
« Allah Akbar » crie le fleuve des croyants. Je suis pris dans le flot. Femmes, enfants et hommes agglutinés, tournent autour de la Kaâba. Ils tournent comme des automates, aspirés par ceux qui les précèdent et poussés par ceux qui les suivent. Des paralytiques, des handicapés, des malades, des obèses juchés sur le dos de leur porteur, tournent aussi, soudés au flux compact de la sainte noria. En un seul mouvement, tout de blanc vêtue, la masse se déplace inexorable, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. La Maison cubique noire parait distante et froide, indifférente au gigantesque remous qui la vénère. Elle trône, puissante, au milieu de l'enceinte sacrée de la Mecque. Un voile immense la recouvre, sorte d'habit transparent, brodé de fils, ton sur ton, coupé d'une bande de versets d'or, avec par endroit des lacis d'argent. La foule en transe, psalmodie. Une transe habitée sereine en apparence, pénétrée de l'extase indicible d'être dans le saint des saints. Certains, essoufflés, impuissants à associer les mots et les idées, scandent machinalement le nom de Dieu, répétant inlassablement qu'il est le plus grand.

D'autres pleurent. Comme tous les pèlerins je suis nu, sous mon linge blanc immaculé, le ihram, J'éprouve, pour la première fois avec autant d'évidence, ce sentiment d'égalité où riches et pauvres, dépouillés de toute identité, apparaissent égaux. Soudain la spirale me happe, roue humaine impénétrable et inextricable. Je tente de m'approcher au plus près de l'empreinte des pieds d'Abraham. La tradition veut qu'on s'y recueille après avoir accompli les sept révolutions autour de la Maison de Dieu. Néanmoins je préfère « assurer » cette première visite dès que possible. Malgré le calcul de la trajectoire je suis avalé par la procession qui m'entraîne loin de l'autel sacré du Patriarche. Je réessayerai à la rotation suivante.

De la mort
Pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, le Sacrifice interrompu symbolise un renouveau comme lorsque la vie passe à deux doigts de la mort. Les épreuves que le Patriarche endure n'ouvrent-elles pas chacune le début d'une voie nouvelle ? De même qu'Abraham signifie le début de la réconciliation entre Dieu et ses créatures, il appartient aux hommes d'affermir ce commencement, dont chaque naissance renouvelle le cycle. La mort elle même n'est-elle pas le commencement de l'immortalité ? Ainsi les croyants vont-ils, de commencement en recommencement, par des commencements qui n'ont jamais de fin.

De la fin D'Abraham
Tenace, la mort ne le lâche plus et le suit dans ses moindres mouvements. Elle a certes revêtu pour lui ses plus beaux atours, puisqu'il a droit aux égards, mais elle sait aussi être sauvage et cruelle devant ceux qui le méritent. Il la voit belle et lui demande de se montrer sous son vrai visage. La «coupe amer » déploie alors sept têtes de dragons, au quatorze faces hideuses, qui présentent toutes les formes sous lesquelles elle peut se manifester. Par les poisons ou par les armes, par la foudre ou les bêtes féroces, par les cataclysmes et le feu elle se saisit de quiconque, quand elle le veut. Devant tant d'horreurs Abraham se sent épuisé. Il perd presque l'esprit. La mort trompeuse et perfide lui tend la main pour qu'il l'embrasse, lui promettant que ce baiser lui redonnera la force et la vie. Abraham se penche alors vers cet espoir offert pour y poser les lèvres. A peine l'effleure-t-il que sa bouche se colle à la main, et son âme se soude irrémédiablement à la mort.

René Guitton