À Paris, « Cartooning in Africa » met à l’honneur dessinateurs et dessinatrices du continent

- Publié le 01 juillet 2021

Au Forum des images et sous la canopée du Forum des halles, deux événements vont présenter le dessin de presse en Afrique à partir du 2 juillet.

Impertinent, engagé, porté par des rêves de changement : le dessin de presse s’affirme en Afrique, comme le démontrent deux événements parisiens, réunis sous la bannière « Cartooning in Africa », qui mettent à l’honneur les « cartoonists » du continent dans le cadre de la saison culturelle Africa2020 – une initiative du président Emmanuel Macron pour faire connaître les actions de la société civile africaine et de ses diasporas.

Le premier rendez-vous au Forum des images, vendredi 2 juillet, consacre trois tables rondes au dessin de presse en Afrique : échanges et débats autour de la citoyenneté, de l’information et de la liberté d’expression. Le second événement, sous la canopée du Forum des halles, propose du 3 au 11 juillet une exposition dévoilant la richesse et la diversité des dessinateurs et dessinatrices du continent.

« Un langage universel »

La reconnaissance du dessin de presse africain s’est notamment exprimée en mai 2019 à Addis-Abeba, capitale de l’Ethiopie et siège de l’Union africaine (UA), sous l’égide de cette dernière, de l’Unesco et du gouvernement éthiopien, à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse.

Avec nos petits moyens, nous avons réussi à réunir une trentaine de dessinateurs et dessinatrices du continent et ainsi mieux connaître leurs difficultés », se souvient Plantu, dessinateur au quotidien Le Monde pendant un demi-siècle et fondateur en 2006 de l’association Cartooning for Peace, avec l’aide du Prix Nobel de la paix et ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan.

La rencontre en Ethiopie permit d’écrire la Déclaration d’Addis-Abeba pour la reconnaissance du dessin de presse comme un droit fondamental. « Le dessin, l’illustration, la peinture, le graff forment un langage spécifique et universel, celui de l’image, présent à travers toutes les cultures dès l’aube de l’humanité et témoin de l’histoire de l’homme (…) », précise le texte daté du 3 mai 2019.

Aujourd’hui, Cartooning for Peace – organisateur des deux événements parisiens – réunit 225 dessinateurs et dessinatrices de 69 pays, dont 29 sur le continent : Afrique du Sud, Algérie, Angola, Burkina Faso, Congo, Côte d’Ivoire, Egypte, Ethiopie, Guinée, Kenya, Madagascar, Maroc, Nigeria, Sénégal, Tunisie… Des pays où les situations économiques, politiques et sociales engendrent des manières de travailler bien différentes.

« J’ai commencé à faire des dessins au début des années 1980 pour des organisations anti-apartheid. Un certain nombre de mes dessins ont été interdits par le gouvernement et j’ai été arrêté plusieurs fois. Même si, en tant que Blanc, les difficultés auxquelles j’étais confronté étaient bien moindres que celles rencontrées par les militants noirs », se remémore le dessinateur sud-africain Zapiro.

Avec la fin de l’apartheid et l’accession de Nelson Mandela à la présidence de la République, en mai 1994, Zapiro est engagé au Mail & Guardian, l’un des plus importants hebdomadaires du pays, où il y restera vingt-trois ans, dénonçant avec rage la corruption. Sans oublier des collaborations avec des journaux comme The Sowetan, grand quotidien publié à Soweto, township située au sud-ouest de Johannesburg

Résister à un pouvoir répressif

En Algérie, il s’agit de résister à un pouvoir de plus en plus répressif. L’artiste-peintre et bédéiste Nime en subit les conséquences, avec ses dessins – de véritables tableaux publiés sur son blog – qui n’hésitent pas à s’attaquer à la présidence de la République, au premier ministre ou au chef d’état-major des armées. Il sera condamné de manière expéditive à un an de prison, dont trois mois ferme, en décembre 2019.

« Dans une Algérie qu’on nous vend comme “nouvelle”, cela témoigne d’une panique de ce régime vieillissant. Résister, c’est faire preuve de ruse et d’intelligence, user de finesse et de subtilité pour faire passer des messages et jouer sur différents niveaux de lecture », souligne Nime, qui sera présent lors des événements de « Cartooning in Africa ».

A l’est du continent, une Ethiopienne de 30 ans se distingue dans l’univers du dessin satirique du pays. Architecte de formation, Yemi n’hésite pas à égratigner les puissants, à militer pour la libération de prisonniers ou pour le retour d’opposants exilés, sans oublier de croquer l’actualité politique.

Ces dernières années, avec l’ouverture des médias à différents points de vue, je réfléchis à des sujets que je considère suffisamment importants pour le citoyen lambda, qui est un spectateur comme moi. Je travaille aussi avec des ONG sur des thèmes comme les droits humains, les efforts humanitaires, la paix et la sécurité, l’agriculture… », précise la jeune femme, qui sera également au Forum des halles

Baromètre de la vie sociale et politique

L’Ivoirien Lassane Zohoré, quant à lui, veut frapper fort avec son hebdomadaire Gbich !, véritable baromètre de la vie sociale et politique du pays, dont il est l’un des fondateurs. A sa création en janvier 1999, le journal satirique est un format peu connu en Côte d’Ivoire. Dès les débuts de l’aventure, Gbich ! met en avant la bande dessinée, avec des rubriques aux noms évocateurs : « Enquête exprès », « Zyeux voient pas, bouche parle » ou « Et dit tôt ».

« En période d’accalmie sociale, nous n’hésitons pas à heurter en tirant sur tout ce qui bouge. Mais quand une grave crise survient et que la paix est fragile, nous essayons de dédramatiser. Si tout se gâte, tout le monde trinque ! Y compris le dessinateur. Nous préférons alors jouer plutôt les colombes dans ces moments de braise », note le directeur de Gbich !, présent aussi à « Cartooning in Africa ».

Au Soudan, Alaa Satir confronte son travail à la violence subie sous le régime de terreur d’Omar Al-Bachir, renversé en avril 2019 après quatre mois de manifestations populaires et près de trente ans de pouvoir. « Avec mes dessins, j’ai essayé de documenter la révolution, avec ses hauts et ses bas. Une période qui a remis en question et changé mon travail. Notamment à propos des problèmes des femmes, qui sont souvent ignorés et mis de côté. Car nos revendications sont généralement dépréciées », indique la dessinatrice, qui veut se battre pour la démocratie et le droit des femmes et qui sera à Paris.

Dénoncer la Chinafrique

En Afrique de l’Est, Gado occupe une place particulière dans le monde du dessin de presse. Tanzanien vivant au Kenya, il n’a pas hésité à caricaturer férocement le président Uhuru Kenyatta lorsqu’il fut soupçonné de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale de La Haye suite aux violences post-électorales de la présidentielle de 2007.

Le dessinateur dénonce également les travers de la présence chinoise en Afrique. « La corruption liée aux contrats entre le continent et la Chine reste un problème majeur aujourd’hui. Et ce sont les dirigeants africains qui en sont les principaux responsables. Cette corruption conduit à ce que les droits humains et environnementaux soient bafoués et ceux qui en souffrent le plus sont les femmes et les enfants », accuse Gado, aussi présent au Forum des halles.

« Véritables œuvres d’art critiques ou caricatures irrévérencieuses, ils [ces dessins] disent les aspirations sociales et les rêves, portés dans un même élan. Tout y passe : régression, répression, libre expression, humeurs, souffrances, refus de l’inacceptable, délires fanatiques, condition de la femme, sauts et soubresauts, espoir, progrès… », conclut René Guitton.

Exposition « Cartooning in Africa », du 3 au 11 juillet, sous la canopée du Forum des halles, terrasse -1, 75001 Paris. Entrée libre, tous les jours de 11 heures à 19 heures.

Africa, de Plantu et Cartooning for Peace, texte de René Guitton (éd. Calmann-Lévy, 154 pages, 18 euros).