L'Express- Le 17 juin - Article de Marianne Payot

Malgré la répression, ils luttent pour le droit à l'irrévérence et à la caricature : les 27 dessinateurs de presse réunis dans l'album "Africa" démontrent, crayon à la main, la vitalité de la créativité de ce continent.

Ils sont plus habitués à remplir les cases des Unes qu'à nourrir les manchettes des journaux. A l'exception du carnage de Charlie Hebdo de 2015 bien sûr, on aura rarement autant parlé des dessinateurs de presse que depuis le début de cette année 2021 ; à commencer par le départ fracassant de Xavier Gorce du Monde, refusant de s'excuser après la publication, le 19 janvier, d'un dessin sur l'inceste ayant entraîné l'indignation des réseaux sociaux - il s'en explique dans Raison et dérision (Gallimard, "Tracts"). Puis ce furent les retraits, volontaires, fin mars début avril, de Willem et de Plantu - le premier, 79 ans, après quarante de collaboration avec Libération, le second, 70 ans, au terme de cinq décennies auprès du Monde.  

Si la dessinatrice Coco remplace Willem à Libé, le quotidien du soir décide de puiser dans le vivier de Cartooning for Peace, le réseau international cofondé par Plantu en 2006 riche de quelque 200 membres. "Cela faisait dix ans que je voulais me faire remplacer, nous confie Plantu. Je donnais des noms, comme Aurel, mais aucun n'a été accepté. Finalement, Jérôme Fenoglio, le directeur, a accepté ma proposition de faire tourner les dessinateurs de Cartooning." Deuxième motif de satisfaction pour le célèbre ancien caricaturiste du Monde (et de L'Express) : la publication, ces jours-ci, d'un beau livre, Africa, signé René Guitton et consacré aux 27 dessinateurs africains, réunis en mai 2019 à Addis-Abeba (Ethiopie) lors de la Journée mondiale de la liberté de la presse. Une belle vitrine de leur vitalité créatrice et humoristique. Et un superbe hommage à tous ces hommes et femmes qui luttent avec leurs crayons "pointus" pour le droit à la dérision et à la critique dans un continent secoué par les putschs et où la censure et les tabous continuent de brider les impertinences.

Censure et tabous

Ainsi de l'Algérie, où les emprisonnements se multiplient, comme ceux de Dilem et de Nime pour offense ou insulte au chef de l'Etat et à l'armée. "Le boulot de dessinateur de presse est casse-gueule en général, et encore plus en Afrique", note Plantu, aujourd'hui président d'honneur de Cartooning for Peace. Gado et Victor N'Dula au Kenya, Didier Kassaï en République centrafricaine, Tayo au Nigeria... on ne compte plus les artistes "impertinents" qui font périodiquement l'objet d'intimidations. Jusqu'à devoir choisir l'exil comme l'Egyptien Sherif Arafa, le Congolais Willy Zekid, naviguant entre la France et la Côte d'Ivoire, le Nigérian Tayo réfugié à Londres, le Tchadien

Achou résident en France ou encore le mystérieux Z, "le dessinateur-kamikaze" de Tunisie, au domicile inconnu.  

Reste qu'avec les réseaux sociaux et les blogs, l'Internet a bouleversé l'univers du dessin. "Le caricaturiste est plus libre qu'il n'a jamais été, écrit René Guitton. Il publie sans frontières et s'adresse en un clic à une masse de lecteurs." Plus libre, mais tout aussi désargenté... "Grâce aux réseaux, j'ai pu faire connaître mon boulot ; mais ce n'est qu'un tremplin, après il faut aussi gagner sa vie", nous confirme Nadia Khiari, alias Willis from Tunis, l'une des rares dessinatrices de cet album, qui collabore à Siné Mensuel et à Courrier international. C'est lors du grand bouillonnement du printemps arabe, en 2011, que cette professeure d'art est entrée dans la ronde. "Je dessinais déjà mon chat, qui s'appelle Willis, alors je l'ai mis en images avec son caractère, sauvage, irrévérencieux, parfait pour le dessin de presse. Il n'y a pas, en Tunisie, une censure claire, affirmée, mais nous avons des lois liberticides, et une constitution qui prévoit la criminalisation de l'atteinte au sacré ; du coup, tout est punissable, l'offense à l'armée, à la religion, au sexe."  

Quelques lueurs d'espoir

Large état des lieux du continent, Africa répertorie aussi les lueurs d'espoir "démocratique" qui émergent de l'Est à l'Ouest. L'Ethiopie, le Soudan, l'Angola, la Guinée, le Burkina Faso connaissent ainsi de légers mieux. Témoin de cette libéralisation, le Franco-Burkinabé Glez, qui dessine pour Jeune Afrique, Rolling Stones et quelques sites (très peu pour les médias burkinabés, guère friands de ce type d'illustration) et créa, en 1991, l'hebdo satirique le Journal du jeudi, arrêté depuis pour des raisons économiques. "Pour autant, il n'y a pas de chape de plomb ici, nous précise-t-il. Dans son grand discours à La Baule, en 1990, François Mitterrand a conditionné l'aide à la démocratisation. Le pays a été obligé de jouer le jeu ; on a réussi progressivement à repousser les tabous, comme celui de l'armée, depuis 2014 et l'insurrection populaire qui a chassé Blaise Compaoré. Mais il en reste un, suprême : le sexe - on est très prude au Sahel." 

C'est un fait : même dans les Etats les plus libres - Madagascar, Sénégal, Côte d'Ivoire, Afrique du Sud -, tous les tabous ne sont pas éradiqués ; ainsi de la religion, du Créateur ou de la nudité, que les dessinateurs préfèrent "spontanément" ne pas aborder. Mais n'en est-il pas de même sur notre Vieux Continent, qui voit souffler ici ou là un air du temps des plus moralisateurs ? 

Africa. Plantu et Cartooning for Peace. Texte de René Guitton. Calmann-Lévy, 154 p., 18 €.